La phrase de Simone de Beauvoir, «On ne naît pas femme, on le devient» continue de déranger. Parce qu’elle dit une vérité que beaucoup refusent: ce que nous croyons «naturel» est souvent fabriqué. Etre femme, être homme, être parent ne sont pas des réalités figées. Ce sont des constructions sociales, façonnées par la culture, l’éducation, l’époque et les représentations que chacune se fait du monde.
On se trompe souvent sur cette phrase. Certains y voient une injonction, comme s’il fallait «devenir femme» pour être légitime. C’est exactement l’inverse. Beauvoir ne parle pas d’un objectif à atteindre, mais d’un mécanisme à dénoncer. Le sexe est donné, mais le rôle est appris. Et la société fabrique des femmes et des hommes à partir de normes qui se transmettent, se répètent, se normalisent. Les neurosciences confirment aujourd’hui cette intuition: à la naissance, seulement une petite partie des connexions neuronales est déjà formée. L’essentiel se construit ensuite. L’inné représente une portion minime de ce que nous devenons.
Alors pourquoi continue-t-on à croire que certaines qualités seraient «naturellement» féminines? Dans mon travail, j’entends encore trop régulièrement la notion de management au féminin. C’est terriblement sexiste et biaisé. On a le droit d’être un homme qui fait preuve de douceur et d’écoute sans être un «faible» ou une femme avec poigne sans être une «matronne». On admet l’égalité, on la célèbre même, mais on garde cette idée que les femmes seraient «plus ceci» ou «plus cela». C’est précisément ce qui maintient les stéréotypes en vie: le «oui, mais», ce petit commentaire qui dit en creux que l’égalité est une illusion.
On s’étonne, mais tout est sous nos yeux
Et ce n’est pas sans conséquence. Le 13 février, l’Equal Pay Day nous le rappelle avec une brutalité froide: c’est la date symbolique jusqu’à laquelle les femmes travaillent «gratuitement» par rapport aux hommes, en raison de l’écart salarial. Ce n’est pas une fatalité, c’est un résultat. Un résultat de choix politiques, de structures familiales et de normes sociales qui continuent de répartir les rôles de manière inégale.
La parentalité est l’un des mécanismes les plus puissants de cette inégalité. Qui devient réellement parent? Qui porte la charge mentale? Qui ajuste sa carrière, réduit son taux d’activité, renonce parfois à ses ambitions professionnelles? Ce sont majoritairement les femmes. En Suisse, la structure du congé parental est une machine à reproduire ce schéma: 14 semaines pour les mères, deux semaines pour les pères. Le système ne se contente pas d’accepter la division des rôles, il l’organise et la renforce.
Et puis on s’étonne que les femmes soient plus souvent pénalisées sur le marché du travail. On s’étonne de l’écart salarial. On s’étonne de l’écart de retraite. Mais tout est là, devant nos yeux: dès la naissance, on donne un message clair à la société et aux familles. On dit aux femmes: c’est toi qui assumes. On dit aux hommes: tu peux être secondaire. Et on prétend ensuite que l’égalité est une réalité.
Attaquer un mécanisme qui fabrique les inégalités
Introduire un congé parental long et équitable, ce n’est pas un geste symbolique ou «bienveillant». C’est une réforme de structure. C’est agir à la source des inégalités. C’est permettre aux pères de s’investir pleinement dès le début, et de construire une relation réelle avec leur enfant. C’est aussi libérer les femmes de l’obligation implicite de sacrifier leur carrière et leur autonomie financière.
La compétence parentale n’a pas de genre. Ce n’est pas un instinct maternel programmé dans nos gènes. C’est une compétence qui se construit, qui s’apprend, qui se vit. Et si la société accepte que l’on «devienne» parent, alors elle doit accepter que ce rôle puisse être partagé dès le départ, sans être assigné d’avance à l’un ou à l’autre.
Soutenir cette initiative, ce n’est pas seulement améliorer une politique familiale. C’est attaquer un mécanisme qui fabrique les inégalités de genre. C’est refuser que la société continue de décider à notre place qui doit porter la charge, qui doit ralentir, qui doit sacrifier sa carrière. C’est aussi dire stop à ce «oui, mais» qui, sous couvert de neutralité, continue de maintenir l’inégalité.
Parce qu’on ne naît ni femme, ni mère, ni père. On le devient. Et si la société continue de fabriquer des rôles inégaux, l’Equal Pay Day restera une date d’actualité, chaque année et encore pour de nombreuses années.